Rendez-vous avec Violoneuses et Basile BREMAUD. L’imposant Thermos lancé la veille est maintenant froid. Sans café, nous commençons. Les langues se libèrent. 9h00.

Êtes-vous fondateurs·rices du collectif La Nòvia ?
– Basile BREMAUD (BB) : Moi, j’ai intégré le collectif au moment de sa création. Mais cette initiative-là, elle revient plutôt au groupe Toad et au duo PUECH-GOURDON.
– Mana SERRANO (MS) : Nous, on l’a rejoint il y a 6 ans quand on a créé le duo [Violoneuses]. En plus, il n’y avait que des hommes musiciens… On était ravi et ils étaient ravis aussi qu’il y ait deux femmes musiciennes et amies.
Ah oui… ?
– Perrine BOUREL (PB) : On dit « violoneuses » mais ce n’est pas pour affirmer notre côté féminin ou je ne sais quoi. Par contre, ça marque l’époque parce que historiquement des violoneuses, il y en avait peut-être une ou deux mais elles n’ont pas été collectées. A l’époque des violoneux, les femmes n’avaient pas le loisir de jouer un instrument. Elles n’avaient pas ce temps-là. On vit aujourd’hui à une époque où on peut faire ce métier en tant que femme.
Avez-vous connaissance de violoneuses collectées ?
– PB : Il y avait une violoneuse en Auvergne, Marguerite DE GAINE. Mais elle n’a pas été enregistrée… Je ne sais pas quand vivait cette personne. Je n’ai entendu parler que d’elle.
Le violon a-t-il une place particulière au sein du collectif ?
– MS : C’est un instrument parmi d’autres, mais il se trouve qu’on est trois, quatre, cinq violoneux. Cinq sur treize, c’est déjà pas mal !
– BB : En fait, le violon, il trouve sa place d’instrument en tant qu’outil qui génère autant du son que de la musique. On a une pratique assez centrée sur les musiques traditionnelles avec l’envie de donner cette profondeur sonore qu’on entend chez certains violoneux collectés, avec des sons riches où il y a des scories.
Vous n’avez pas les mêmes parcours… ?
– MS : Alors le violon ! Donc moi, j’ai commencé à en jouer vraiment, un jour dans ma vie, à 19 ans. Bon, pas vraiment, parce que pendant des années, je bricolais trois merdouilles. Je reproduisais des musiques traditionnelles que j’entendais, que j’écoutais, des pays de l’Est ou un peu de folklore français dont j’avais une vague et grossière idée mais qui étaient pour danser, faire danser. Je l’utilisais comme ça le violon pour faire danser les enfants dans mon travail. Voilà ! Et petit à petit, j’ai commencé à rencontrer les violoneux intéressants qui ont déclenché et réveillé mon violon, l’âme de mon violon. Voilà ! Et là est toute l’histoire de comment et pourquoi moi je joue ces musiques.
De quels·elles violoneux·euses intéressants·es parles-tu ?
– MS : Je parle de ma rencontre avec Jean-Pierre CHAMPEVAL, Olivier DURIF, Jean-Marc DELAUNAY et puis, dans les générations d’après, avec Basile, avec Perrine, avec Michel FAVRE. Voilà ! Des rencontres, de la transmission ! On m’apprend des choses et mon violon se réveille et alors il joue et oh !, ça marche ! Il y a une alchimie magnifique qui, vraiment, est « vibratoirement » épanouissante. Bon, bref… Par exemple, on avait créé, dans les Cévennes, le collectif Manja Pelós avec Basile [BREMAUD] et Clément [GAUTHIER] et on utilisait les musiques cévenoles qui ont été très peu ré-utilisées et très peu collectées, très peu mises à jour quoi ! Dans des veillées, on chantait ces chansons-là, on se faisait danser. Voilà ! Chanter, danser, interpréter ! Et, en même temps, on a rencontré les copains des Alpes du Sud, dont Perrine, Michel [FAVRE] et Robin [VARGOZ]. On a découvert qu’ils faisaient des rigodons et que c’étaient des superbes musiques et des superbes danses ! Voilà ! Je sais que j’ai mordu au rigodon moi, à le danser à fond, j’adorais. Il y a aussi ce pont, cette rencontre Cévennes-Alpes du Sud qui s’est faite. Et après le reste, c’est l’histoire du duo [Violoneuses].
Et toi Perrine ?
– PB : Moi, c’est l’instrument par lequel j’ai commencé quand j’étais petite, c’était l’instrument que je voulais jouer depuis toujours, mais en musique classique. Enfin, le « mais », il n’y a pas de « mais ». J’ai appris ça pendant pas mal d’années et, à un moment, ça ne me parlait plus ce répertoire… J’ai donc arrêté. Mais, je suis tombé sur un disque de collectage d’Emile ESCALLE, violoneux dans les Hautes-Alpes, à l’époque où j’habitais à Marseille. Je suis allée rencontrer des musiciens qui reprenaient sa musique, dont Michel FAVRE. Il avait relancé tout une dynamique autour de ce répertoire. J’ai plongé là-dedans et j’ai plus arrêté ! J’ai appris avec Michel. Ensuite, j’ai voyagé en Irlande où j’ai rencontré une musique trad’ vivante. C’était intéressant de voir ça. Je l’ai apprise un peu comme ça, mais je n’en joue pas, juste un peu quand je suis là-bas. Voilà, j’ai construit toute seule ce chemin, en trouvant les personnes avec qui je voulais apprendre. Et ça ne s’est jamais arrêté. Après, il y a eu cette rencontre dont parlait Mana avec les Cévennes.
« Petit à petit, j’ai commencé à rencontrer les violoneux intéressants qui ont déclenché et réveillé mon violon, l’âme de mon violon »
– BB : Moi, j’ai choisi de construire ma pratique, mon identité autour de la musique de violon du Massif Central. J’ai aussi appris le violon en école de musique donc plutôt autour des répertoires de musique classique. Puis à l’âge où tu fais des choix, où tu choisis ce qui te plaît, ce que tu as envie de faire, c’est les musiques traditionnelles qui m’ont attiré. Il y avait un décalage énorme entre la musique qu’on me proposait de jouer à l’école de musique et l’environnement marqué par la culture occitane, les Cévennes, dans lequel je grandissais. Je crois que je cherchais le pendant musical de cette culture-là. Ça m’a amené en Auvergne, dans le Massif Central parce qu’il se trouve qu’il y avait toute cette énorme tradition de violon mise au jour dans les années 70. C’est le travail des gens qui ont collecté dans les années 70 qui m’a permis d’avoir accès à cette culture musicale-là ! Par contre, je n’étais pas très imprégné par ce que cette génération avait produit musicalement à partir de leurs travaux de collecte. Je ne sais pas si ça parle comme exemple, mais j’ai connu les collectages de violoneux qu’avait fait Olivier DURIF avant de connaître Le Grand Rouge qui était le groupe avec lequel il tournait énormément dans les années 70/80. A cette période de redécouverte, c’était un groupe vachement emblématique de ce courant-là. Mais moi, je n’ai pas eu connaissance de ce groupe. J’ai d’abord entendu Antonin CHABRIER et « machin », avant qu’on me fasse écouter Le Grand Rouge. J’ai eu plus vite accès aux collectages qu’aux disques des groupes du renouveau, de ce qui s’appelait le folk.

Justement, ta musique, tu l’amènes vers où ? Plus le son Chabrier ? Plus le son Grand Rouge ? Ailleurs ?
– BB : C’est une très bonne question ! Ce qui me nourrit, c’est plus le son des violoneux de l’ancienne génération qui ont été collectés. Après, quand je me pose et que j’écoute concrètement ce que je produis, je me dis finalement que ce n’est pas si loin de ce qu’ont pu faire les groupes qui réinterprétaient ces musiques ! Mais à partir du moment où ça joue du violon, ça m’intéresse : le violon est une porte d’entrée, une clé pour accéder à un univers musical.
Et vous, Violoneuses, à quoi ressemble votre musique ?
– PB : J’ai l’impression qu’avec ce duo, je joue des musiques de violoneux comme j’ai envie de les jouer, avec ma sensibilité. J’ai l’impression de faire du trad’ alors que les gens nous disent qu’on fait des choses un peu plus expérimentales.
– MS : Complètement, je suis d’accord !
– PB : Etre dans le plaisir du jeu !
Votre travail, il est engagé sur le son, ça pique, ça frotte …
– PB : Parce que c’est le plus important de travailler le son ! On le fait l’air de rien. C’est ce qui nous passionne. C’est ce qu’on aime, le son… Il n’y a pas d’arrangement. Il y a des idées, des pistes, des chemins mais ce n’est pas une musique arrangée. On laisse ouvert à plein de choses en fait. Je pense qu’un mot important qui nous définit dans ce duo, c’est la spontanéité. On reste dans cette chose-là, dans ce plaisir à chaque fois de… Je ne pourrais jamais jouer Violoneuses, enfin trouver une remplaçante, par exemple ! C’est avant tout avec une personne que je joue.
Pouvez-vous nommer les violoneux·euses auxquels·elles vous empruntez des airs ?
– PB : Emile ESCALLE pour les Hautes-Alpes. Camille ROUSSIN. Et puis dans les violoneux d’Auvergne, il y en a plein. Il y a Alfred MOURET…
– MS : Il y a Alfred MOURET, oui. Il y a Jean-Pierre CHAMPEVAL. On reprend une bourrée qu’il a inventée. Et puis, on joue, par exemple, quelque chose qui sort de je ne sais plus où en Finlande, une espèce d’air bizarroïde qui est joué sur un violon archaïque à trois cordes, accordé bizarrement, qui nous a inspiré un morceau.
– PB : On n’a pas de barrière. On joue ce qu’on a envie de jouer.
– MS : On chante aussi des chansons de Louise REICHERT, de Marie-Jeanne BESSEYROT. Marie-Jeanne BESSEYROT c’est une superbe chanteuse. Tout en douceur, en simplicité. Une espèce de sensibilité comme ça, hyper simple et en même temps, elle envoie ! Je ne sais pas comment dire mais j’adore les chansons qu’elle chante et son timbre de voix.
« J’ai eu plus vite accès aux collectages qu’aux disques des groupes du renouveau, de ce qui s’appelait le folk »
Et au-delà de la musique, ils vous touchent ces parcours de vie des vieux·vieilles chanteurs·euses et violoneux·euses ?
– PB : En fait, moi je n’ai pas l’impression de chercher à savoir comment ils ou elles vivaient.
– MS : Mais tu le sais …
– PB : Non, pas pour tout le monde ! Mais, en fait, ce qui me touche, c’est un son, un collectage qui vont me toucher très profondément et c’est avec ça que je vais me faire toute une histoire. Je ne vais pas spécialement chercher à savoir ci ou ça. Bien sûr que ça peut me toucher si après je sais comment il ou elle vivait. Mais, je le dis souvent, je ne suis pas du tout dans cette recherche. C’est avant tout quelque chose d’esthétique. Je n’essaie pas de connaître l’histoire de cette musique. En fait, je m’en fous complètement. Enfin, je m’en fous… Je respecte tout ça, mais il y a plein de choses que je ne connais pas et, pourtant, cette matière nourrit mon travail d’exploratrice dans le violon et la musique. Tout simplement. Ce n’est pas plus compliqué que ça finalement.
Toi aussi Mana, c’est avant tout esthétique ?
– MS : Oui et non. Bien sûr que c’est une histoire d’esthétique et… de vibrations surtout ! Je ne connais pas la vie de chacun des violoneux dont on s’inspire en écoutant leurs collectages, mais par contre… Ça va être dur à expliquer… En gros, on sent que ce sont des gens qui travaillent la matière, la terre, le bois, qui travaillent… Je n’en sais rien… La forge peut-être, peu importe ! Ça se sent dans le violon. Ça se sent dans la transmission du son. En fait, on sent leur personnalité et, sûrement, on sent leur façon de vivre. Donc leur vie, on la sent à travers leur violon. Ça va au-delà de l’esthétique. C’est une énergie… Je vois des images de bonnes grosses mains paysannes et de doigts bien épais qui travaillent bien la terre, se posant ensuite sur le violon. Pour moi, ça fait partie de leur jeu. Ce n’est sûrement pas du tout délibéré de leur part, c’est leur personne qui joue le violon comme ça. Et dans le chant aussi, on sent la personnalité du chanteur ou de la chanteuse. Voilà !
Basile ?
– BB : Oui, il y a de ça ! Quand je suis venu à ces musiques, je cherchais un petit peu le pendant musical d’une forme de culture que je pressentais à travers l’endroit où moi j’ai grandi… Je pense à mes voisins bergers que je fréquentais quand j’étais gamin. L’intérêt que je porte à cette musique, elle s’intègre plus largement à un intérêt que j’ai pour des formes de savoirs manuels, où la production artisanale était très présente. Je sais que ça m’aide à me projeter dans cette musique de me dire que beaucoup de violoneux étaient dans le travail du bois, de la menuiserie, qu’ils étaient sabotiers, des choses comme ça, avec une connaissance du matériau.
Par rapport à la musique de bourdon, des formats longs, etc. que pouvez-vous en dire ? On a entendu la pièce musicale Maintes Fois hier soir en filage…
– PB : Yann [GOURDON], il est vraiment là-dedans lui, dans cette histoire de bourdon mais les groupes dans lesquels je joue, on ne le cherche pas vraiment… Avec le violon, Il est sous-entendu… Mais alors pourquoi faire des morceaux longs ? En fait, on ne se pose pas la question. C’est une histoire de rythme intérieur, de comment faire arriver les choses, comment on les fait arriver en concert. Dans Maintes Fois, qu’on va jouer ce soir pour la première fois, c’est comment on fait arriver la chose, comment on fait arriver le rythme, quel temps on prend ? Ça me parle vraiment parce que, bien souvent, je trouve que c’est beaucoup trop rapide tout ce qui se passe en musique : les choses arrivent trop vite, elles tombent de nulle part. En fait, on plonge dans une matière et on est obligé de prendre le temps d’y rester parce que ça ne laisse pas indifférent. Sur Maintes Fois, sur In C – un autre projet – les morceaux durent une heure, voire plus. Et j’adore, j’adore rentrer là-dedans parce que ça nous met dans un état… c’est dingue ! Mais qu’est-ce qu’on cherche ? Je ne sais pas ce qu’on cherche. Comme j’ai dit, moi la seule chose c’est le plaisir et être guidé par le son et sentir une forme de justesse au sens large, pas que la justesse des notes.
« Donner cette profondeur sonore qu’on entend chez
certains violoneux collectés, avec des
sons riches où il y a des scories »
Est-ce que c’est important de vivre dans le Massif Central pour jouer une musique du Massif Central ?
– BB : Non, définitivement non. C’est devenu mon métier depuis une quinzaine d’années, ça m’a mis sur les routes on va dire … Dans un premier temps parce qu’il fallait se confronter à la matérialité de ce territoire du Massif Central, aller rencontrer les acteurs, les personnes qui avaient fait le travail, qui connaissaient ces musiques, pour découvrir, pour apprendre. Il faut de toute façon se mettre en route, se mettre en mouvement et sortir de chez soi. Et puis, par la suite, cette dynamique-là, elle n’a pas eu de cesse. C’est un aspect un peu problématique parce que c’est en contradiction avec ce qui me touche dans ces musiques : le fait de ne jamais être chez moi et de jouer ces musiques un peu partout et pas forcément là d’où elles sont issues… C’est une vraie question…
– PB : Qu’est-ce que c’est habiter dans le Massif Central ? Qu’est-ce que c’est de jouer la musique du Massif Central aujourd’hui ? On n’y est pas né avec un arrière-grand-père qui a transmis à notre grand-père qui a transmis à notre père… Tout est possible : on peut habiter à Paris et jouer cette musique ! C’est une histoire intime avec nous-mêmes. Mais, je ne peux pas me dire que je vais aller dans une ferme, jouer des rigodons et traire une vache en même temps ! Beh non ! Et pourtant je l’ai fait, j’ai travaillé dans les fermes mais… Pour moi, c’est une matière de travail comme si j’utilisais, je ne sais pas, une autre musique ou de la peinture.
– MS : Oui, oui. Je pense que maintenant, ce n’est pas le fait de vivre quelque part qui fait que tu joues de la musique du quelque part en question. Mais quand même !
– PB : Non, mais bien sûr qu’on est touché par les endroits où on vit, ça résonne en nous.
– MS : Mais quand même, ce sont des histoires de résonances intérieures avec les paysages et les musiques. Voilà ! En tout cas, on ne peut pas faire n’importe quoi non plus avec ces musiques. Je ne sais pas ce qu’est le « n’importe quoi ». Si une bourrée est vraiment totalement dénaturée, éclatée, ce ne sera plus une bourrée, c’est tout. Ce sera autre chose. Il y a un moment, si on n’est plus à la source, c’est qu’on est plus loin, à la rivière… Mais voilà, la source, on ne l’oublie pas, elle est là quand même. Elle existe toujours.
Une dernière question, on voit ici que les concerts de ce soir seront amplifiés, pourtant La Nòvia défend une musique acoustique, pourquoi ?
– MS : Ah ! La source !
– PB : Il y a autant d’intérêt dans le travail amplifié que dans le travail acoustique mais il y a des finesses qui vont sortir en acoustique et qui ne résistent pas à l’amplification.
– BB : Après, il y a effectivement beaucoup de recherches autour de l’amplification de ces instruments acoustiques. Si on ne fait pas la démarche nous-mêmes de retrouver dans la musique amplifiée une certaine qualité sonore qu’on recherche dans l’acoustique, on perd la main en fin de compte. Donc effectivement, le fait d’utiliser des amplis, voire des effets, c’est pour garder la main sur l’identité du son qu’on produit.
– MS : Pour moi, il y a plutôt besoin d’une liberté du corps et du mouvement. C’est très contraignant parfois la sonorisation.
L’entretien se termine et nous trouvons finalement du café. Le soleil sort et avec lui les réservations grimpent. L’organisation en annonce cent quarante. Et une de plus à l’instant.

