REPORTAGE – Crincrin sous les pins

Comme tout bon récit, commençons par le début en lançant le player ci-dessous. Violoneuses et la pièce musicale Maintes Fois joueront. Écoutez la musique de ces jeunes mariés, et imaginez-les danser. Plastiques, souples, rythmés.

En Voiture

En voiture. Nous peaufinons les questions à adresser à Perrine BOURREL et Mana SERRANO – Violoneuses – et à Basile BREMAUD. Rendez-vous fixé par téléphone. Familiers des médias – à en juger par le nombre d’articles de presse compilés sur le site internet du collectif –, ils auront une fois encore à répondre de leurs agissements !

En voiture. Nous réécoutons Violoneuses pour nous familiariser une dernière fois avec ce son qui frotte, avant de toujours dérailler d’un bout de mélodie vers le bout d’une autre. La faute à deux aiguilleuses, tantôt facétieuses tantôt graves. Indatable, leur musique semble sans âge. Immémoriale et éternelle, ou spontanée et improvisée ? Comment savoir ? A-t-elle su tromper la mort pour ne pas perdre vie ?

Nous arrivons. Nous débranchons le téléphone de Louis, l’ami dessinateur, et claquons la porte de la voiture. Tentes sur le dos, casquettes vissées aux crânes, nous traversons une forêt de pins malmenée par quelqu’un ou quelque chose. Les arbres sont tordus, souffreteux. Nous débouchons sur une clairière. Au milieu se dresse un chapiteau ! Comme au cirque. Rouge et blanc. Lieu de cérémonie en toile cirée pour une nuit chaude.

Filage et buffet froid

Tout un petit monde s’organise autour de la splendide chapelle. On a sorti les tables. Du son nous parvient. Hésitant et répété, il est repris à la console par une silhouette fine et familière : Ernest BERGEZ, dit Sourdure. Comme on reconnaît ses propres idoles américaines, nous identifions facilement Yann GOURDON, Mathieu BAUDOIN et quelques autres. Nous nous présentons. Il est l’heure de partager un repas et un fût de bière. Mangeons, parlons de boire, comme le dit la chanson à nouveau. Yvan ETIENNE est avec nous. Veste en jean, pantalon en jean. Il est musicien sur la pièce Maintes Fois aux côtés de Perrine et Basile.

Yvan quitte la tablée au moment où Perrine arrive de Paris pour un ultime filage de Maintes Fois. Voilà 30 minutes, elle parlait encore dans le poste radio de la Citroën d’à côté sur France Culture. Ce n’était donc pas du direct ! Elle était l’invitée de Marie RICHEUX dans l’émission Par les temps qui courent. « C’est un disque qui s’appelle Des Montagnes et vous y arpentez, avec votre violon, des territoires de musiques traditionnelles ou plus expérimentales comme on les appelle. La sortie de ce disque est aussi l’occasion de fêter les dix ans du collectif de La Nòvia à laquelle vous appartenez. Une grande noce a lieu demain à la Pinatelle du Zouave en Haute Loire. On en dira quelques mots. Bonsoir à vous et bienvenue Perrine BOURREL… ». Nous ne sommes pas seuls sur le pont. Le phénomène La Nòvia et ses violoneux intéressent les ondes publiques et leurs huiles. Plus loin, une autre discussion, plus provinciale : le repas ! Pain d’Antoine, fourme de Valcivières, bière du coin et œufs fermiers ramassés à la main. Tout est bio, tout est local… Est-il besoin de le préciser ? Comme la musique, l’alimentation signe l’appartenance à un modèle de contre-culture. Non aux knackis. Non aux infra-basses. Même combat !

Un son lourd nous coupe. Le ronronnement du bourdon nous entraîne sous le chapiteau sombre. Yann GOURDON est derrière son ordinateur. Maintes Fois. Filage. De jardin à cour : Pierre-Vincent FORTUNIER à la cornemuse, Yvan ETIENNE à la vielle, Perrine BOURREL et Basile BREMAUD aux violons, Clément GAUTHIER au chant, Yann GOURDON à l’électronique et à la vielle, Antoine COGNET au banjo, Guilhem LACROUX, douze cordes à sa guitare électrique et Ernest BERGEZ à la console.

Tous s’apprêtent à conjuguer leurs sons pour un instant de prière musicale. Les corps s’embarquent dans une ascension de groupe en pleine tempête. Cordes et instruments tapent et vrillent. Ici, le violon n’a pas de prérogative mélodique. Sa fonction est rythmique. Tous les instruments sont logés à la même enseigne. Leurs formules rythmiques s’articulent anarchiquement les unes avec les autres, se volent la vedette tour à tour, se poussent dans les orties jusqu’à ce que, après plus de trente minutes, les instruments s’accordent sur la cadence à adopter. La pulse à trois temps, caractéristique de la bourrée, est validée à l’unanimité ! Expérience d’écoute inconfortable pour de non-initiés, nous nous embarquons volontiers à bord d’un doux naufrage méditatif, saturé de sonorités hallucinogènes ! Et ça donne ça : une perte de repère volontaire pour re-questionner l’espace sonore, sa musicalité et ses tropismes. Des mouvements indéfinissables qui glissent aux limites de la conscience. Des sentiments qui se manifestent presque physiquement. Puis, finalement, les instruments reprennent des routes plus solitaires jusqu’à se taire. Le violon n’émet plus qu’un mince bourdon.

Extrait de La Proie de Bernard Manciet,
auteur gascon. Paroles de Maintes Fois.

dijas los dius que s’esblasissen a las brancas
òc-plan
com l’espiar s’esblosís devath la pèth
cranhen lo huec deus òmis e que lo
desdeishan
sol immobil a sauvatjar de huelha
mès que s’i crèmim dinc aus òs invisibli
e que s’i crèmim dinc aus òs invisibli
aus airencs dont sa nueit s’i desfàci
a trantalhar dab – los i plasèssi sonque
contra lo tòr deu cèu
au nòd de sa len lo protègin
d’ua man simple au còth – mès burlar que
nos cau

déjà les dieux déteignent dans les branches
un peu
comme s’épure le regard sous la peau
ils redoutent c’est vrai
le feu des hommes et le délaissent
seul et immobile qui se débat de feuilles
or il faut désaltérer le vent
et jusqu’aux os nous y brûler – invisible
aux aériens et qu’ils y effacent leur nuit
chancelant certes avec lui – leur suffirait
contre le gel du ciel
qu’ils le protègent à la naissance du souffle
d’une main simple sur la nuque -mais il nous
faut brûler

Le lendemain, une fois notre entretien dans la boîte, la journée passe paisiblement. Tout le monde s’affaire. Et nous les regardons s’activer, un peu gênés d’être là, sans obligation. L’électricité saute. On évoque un obscur problème d’onduleur, d’ampérage, d’alignement de choses depuis le générateur. Robin, le compagnon de Perrine, est sur le coup. Alors, nous revenons à notre état oisif ! Nous attendons les concerts du soir.

Violoneuses – concert

Concert de Violoneuses. 18h00. Ça commence. Elles sont assises sur deux tabourets noirs à vis et rembourrés. Les violons sont pendus à un portant en arrière-plan.
Mana et Perrine saisissent leurs instruments. Accordage.
Regard sur les niveaux d’entrée de notre enregistreur. Micros en retrait, pour ne pas perturber visuellement le concert. Alors, on monte les niveaux. Tendez l’oreille. Sous le poids des corps des spectateurs les brindilles cassent – des avions passent – et d’autres se grattent la gorge.
Au loin des gens applaudissent. Un concert vient de se finir.
Leurs longs cheveux voilent volontairement leurs visages. Le rideau est encore tiré.

Soixante, soixante-dix spectateurs les écoutent. Elles embrayent avec une marche finlandaise suivie de Los mes de mai. Puis, elles relancent avec La cadena et une marche d’Alfred MOURET. Nous reconnaissons ces thèmes entendus dans la voiture, mais ce n’est plus pareil ! La musique a délaissé l’intérieur étriqué de notre Logan pour se confronter à l’espace, au dehors, pour se répandre dans la clairière où nous sommes. Et, à les voir jouer, elles y tiennent à l’espace. Leur musique se reconstruit avec les éléments en présence, l’environnement et ses aléas. Ici : des pins, un public sage et assis et des avions dans le ciel. Un mixage en direct, cousu main sur le lieu des Noces. Un comble pour cette musique acoustique ! Parfois, elles tournent l’une après l’autre sur le tabouret à vis pour créer un effet d’éloignement ou renforcer l’effet gauche/droite de la stéréo. Parfois, les violons jouent tout petit, pour eux. A d’autres moments, c’est immense. Les violons jouent pour le monde entier, + 20db ! Ça gratte et ça sature. Notre enregistreur n’est toujours pas dans le rouge. Ça chante directement dans les violons comme pour ajouter un effet sur la voix.

Les thèmes s’enchaînent. Le blues Païre, de Jean-Pierre CHAMPEVAL, lointain descendant de malgaches, sonne comme un cri du cœur. Coincé entre N’ai tant et Los chomeilhos, il se débat, disparaît puis réapparaît.
A peine achevé, une colonie de fourmis fuit parce que la terre tremble à l’approche d’une bande de Sioux au galop. Prévenues par le chant de deux kazoos, les fourmis enjambent celles et ceux qui assistent au concert.
C’est fini ! Réveillez-vous, songez à l’avenir. Souvenez-vous qu’un jour faudra mourir, puis un oiseau siffle, comme le dit, encore, la chanson. A défaut de mourir, nous partons écouter le concert de Maintes Fois, retrouver Basile et Perrine.

Maintes Fois – concert

Une faune hétéroclite s’est rassemblée sur le parquet. 21h00. Maintes Foi commence. Il y a ceux qui, une fois la pulse à trois temps acquise, dansent la bourrée. Par groupe de quatre, ça tourne et ça croise. Et puis, il y a ceux qui dansent plus librement. Les bras s’agitent mais sans forcément s’accorder avec le reste du corps. Il y a ceux qui prennent leurs aises ; couchés ou assis, contemplatifs, leur tête dodeline. L’un des nôtres est allongé, les yeux fermés, ailleurs. Il refait surface une heure plus tard et s’attarde avec un groupe de jeunes gens.

« Au début du concert, j’étais dehors, et de loin, ça ne me plaisait pas trop. Rien pour m’attacher à quoi que ce soit ! » confie Lise, étudiante à Clermont-Ferrand. « C’est entêtant, on part vite en transe. J’ai trouvé ça assez recherché, sensible, mais c’est une musique qui ne s’écoute pas forcément chez soi… en concert, oui ! » ajoute Fabien en s’avouant parfaitement profane du genre trad’.

Les autres formations de La Nòvia se succèdent : La Cleda, Toad, Jerricho, Les Géantes. La fête se poursuit. Le rhum na point l’gout comme le dit finalement la chanson. Quelques heures plus tard, presque sans sommeil, on remballe sur une musique techno. Le violon s’est tu.

Épilogue

Les chaudes flammes de cette Nuit de Noces ont brûlé jusqu’au matin. La vielle n’en finissait pas de tourner et le violon sifflait. Sur ce lit sonore, de nouvelles vies naviguaient dans des eaux claironnantes et majestueusement harmoniques. Et dans les airs, seule planait la marque sans nom d’une créature dansante depuis mille ans. Et elle tapait du pied, la jeune, sur des planches encore jamais foulées.